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Tombe d'Émile SoleilIllustrationabacapress
Les enquêteurs sont-ils allés trop loin en mettant en garde à vue les grands-parents, l'oncle et la tante du petit Émile, sans semble-t-il avoir assez d'éléments pour les mettre en cause. Ce pour "vérification" selon le procureur de la République d'Aix-en-Provence. L'acharnement médiatique contre Philippe Vedovini, seul personnage de l'affaire à être pointé du doigt est-il justifié. L'avocat pénaliste maître Randall Schwerdorffer nous donne son sentiment.

Mercredi 1 er avril, nous avons publié un article en forme de mea culpa concernant le nombre de papiers que nous avons écrits sur Philippe Vedovini : personne ne sait s'il est coupable ou non, et il semble qu'il n'y ait pas de moyen de le savoir. Nous avions joint le matin maître Randall Schwerdorffer, célèbre avocat pénaliste qui a défendu Jonathann Daval, et qui a bien voulu donner son sentiment sur l'affaire Émile. Intrigués, nous l'avons recontacté jeudi 3 avril et il a bien voulu nous accorder une longue interview. Jusqu'où sont allés les enquêteurs pour quels résultats, et qu'en est-il de la supposée culpabilité du grand-père ? 

Planet.fr : D'après-vous, est-ce que la pression médiatique a pu influencer le comportement des enquêteurs ?

Me. Schwerdorffer : Je ne suis pas certain qu'ils aient été influencés. Je pense que les enquêteurs ont eu très rapidement une hypothèse de travail : le grand-père. Même si peu d'éléments ont filtré, ils ont aussi contribué à orienter la presse sur Philippe Vedovini. Notamment ceux des dernières semaines qui ont établi un "profil".

Planet.fr : Sont-ce ces éléments qui ont précipité sa garde à vue, celles de sa femme et de deux de ses enfants ?

Me. Schwerdorffer : En effet. Mais il y a un fait qui me suprend, et qui a surpris beaucoup de professionnels qui suivent cette affaire. Lorsque la garde à vue a été ordonnée par les juges d'instruction, ici en accord avec les services de gendarmerie, c'est qu'en principe ils devaient avoir suffisamment d'élements matériels et techniques contre le grand-père. Mais en réalité ce n'est pas le cas. C'est d'autant plus surprenant, car il est toujours très délicat de prononcer une garde à vue dans le cadre familial, puisque je rappelle qu'avant tout, ces gens sont victimes de la mort d'Émile.

Planet.fr : Le contexte local, celle d'un hameau où tout le monde se connaît, est aussi à prendre en compte par les enquêteurs ?

Me. Schwerdorffer : Dans un contexte comme celui-là, on cristallise forcément l'attention sur le grand-père. Je pense que ça découle aussi des images que l'on a vues sur les saisies. A priori le renseignemenr récolté par les gendarmes sur la jardinière par exemple était totalement inexact.

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Planet.fr : Malgré ses dénégations, sa remise en liberté sans poursuites et ces saisies qui n'ont rien révélé, il reste pourtant le principal suspect aux yeux des enquêteurs comme des médias ?

Me. Schwerdorffer : C'est étonnant que les quatre gardes à vue se soient autant focalisées sur lui. De plus, je ne souscris pas à l'image qui est donnée du grand-père. Le fait qu'il ait "arrosé" (d'eau, ndlr) les journalistes en sortant de garde à vue, le fait que son passé dans l'enseignement l'ait amené à donner des gifles ou des coups de pieds aux fesses des élèves, comme d'autres élements appris sur son tempérament, ne font pas de lui un criminel.

Philippe Vedovini : un grand-père au profil idéal dans cette affaire ?

Planet.fr : Lors de sa garde à vue, d'après un journaliste du Parisien, il aurait déclaré "J'espère qu'on ne s'intéressera pas trop à moi et qu'on ira chercher ailleurs." Cette phrase ne prête-t-elle pas à interpération ?

Me. Schwerdorffer : Une partie de la presse essaie d'en peindre un portrait inquiétant, et, de cause à effet, criminogène. Le problème c'est encore une fois que ça n'en fait pas un criminel. La preuve, c'est que la garde à vue n'a rien donné, ce qui est très exceptionnel dans ce type d'affaire. Quand on y place quelqu'un c'est qu'on est sûr soit d'obtenir des aveux, soit une mise en examen. D'ailleurs, il n'y a même pas besoin d'aveux pour une mise en examen.

Planet.fr : Concrètement, judiciairement parlant, il n'y a rien contre lui ?

Me. Schwerdorffer : Techniquement et médico-judiciairement, en termes d'investigations, il n'y a rien pour imputer un fait quelconque au grand-père.

Planet.fr : D'autant qu'on nous annonce que des analyses sont toujours en cours, ce depuis la découverte des ossements.

Me. Schwerdorffer : Ca fait 20 mois, avec une cellule dédiée. Mais quand lors d'une enquête, on décide trop tôt de qui est potentiellement le coupable, c'est là qu'on fait le plus d'erreurs. Je pense que certains gendarmes sont partis du principe que c'était le grand-père, et cherchent des éléments pour corroborer l'hypothèse de départ.

Planet.fr : Les enquêteurs se focalisent sur Philippe Vedovini et laissent éventuellement de côté d'autres pistes ?

Me. Schwerdorffer : Au travers de la possible culpabilité du grand-père. Car ils n'ont pas d'autres pistes. Pour en parler avec des gens très compétents et familiers de ce type d'affaire, on ne voit pas quelle autre hypotèse est actuellement exploitée.

Planet.fr : On ne peut pas écarter, comme l'ont fait les enquêteur et le parquet, l'hypothèse d'un accident ?

Me. Schwerdorffer : Il a plein de choses que l'on ne peut pas exclure. Quand je vois des articles paraître pointant la culpabilité du grand-père comme "la thèse la plus probable..." Si c'est "probable", c'est déjà que ce n'est pas certain. Idem quand on écrit "la plus." En matière criminelle il faut quand même avoir un nombre de certitudes. Le trauma facial sur le squelette peut être la suite d'un coup de poing, mais aussi d'une chute, d'un coup de bâton, d'un coup de sabot (voir notre article du 2 avril 2025).

Planet.fr : Pour en revenir au fait qu'il n'y a rien contre Philippe Vedovini : on voit quand même sortir des pseudos infos tous les jours ou presque. Qu'est-ce que ça vous inspire ?

Me. Schwerdorffer : Le problème de l'affaire Émile c'est qu'elle a tous les ingrédients pour alimenter toutes les hypothèses et donc toutes les attentes. Elle est suivie par tous les citoyens parce qu'ils veulent savoir. Et on ne sait pas. Il n'y a rien de pire dans une affaire criminelle que de ne pas savoir.

Planet.fr : Mais le fait qu'on ait retrouvé des vêtements autour des ossements d'Émile qui ne portaient pas de traces de putréfaction mais lui appartiennent, ça corrobore quand même la piste familiale. Comment les enquêteurs, sachant cela, pourraient regarder ailleurs ?

Me. Schwerdorffer : Pour moi ça ne corrobore pas la piste familiale mais l'intervention humaine. Le recel de cadavre est manifeste. Et ce depuis longtemps, notamment par la découverte d'une paire de baskets sans lacet. Un lacet ne se "biodégrade" pas comme ça et un animal ne fera pas que le manger s'il s'attaque aux vêtements. Et là, ça ne va pas. Deuxièmement quand on a connu l'absence de traces de décomposition sur ces derniers, la thèse du déplacement du corps et devenue évidente, techniquement et médicalement parlant.

Des similitudes avec l'affaire Grégory ?

Planet.fr : Qu'en conclure alors ?

Me. Schwerdorffer : Cela ne signifie pas qu'il y eu homicide. C'est ça le problème. On essaie d'en déduire des choses alors que la scène du lieu où est décédé Émile est manquante. Cela prive l'enquête d'une multitude d'informations. Exemple : dans l'affaire Grégory la scène était connue mais a été polluée, par les gendarmes, par les journalistes, par les badauds, etc. Quand la police scientifique est arrivée elle ne pouvait plus travailler.

Planet.fr : Justement, peut-on parler d'une nouvelle affaire Grégory mais avec une police "moderne" ?

Me. Schwerdorffer : Ce qui est terrible, c'est que par rapport à l'affaire Grégory (il n'y avait pas de portables, pas de caméras de surveillance...), on a fait des progès phénoménaux. On travaille avec les biotopes, la palynologie (l'étude des pollens, ndlr), des techniques inimaginables à l'époque, mais malgré ça, on est en échec. C'est pareil dans l'affaire Delphine Jubillar, quand ont voit les moyens déployés, y compris la façon dont on a sondé les sols... Et je pense pour les magistrats comme pour les enquêteurs que c'est difficle de se dire qu'avec tout ça, ils n'y arrivent pas.

Les méthodes d'investigation en question ?

Planet.fr : Pour en revenir à l'enquête. Un habitant du village dont le téléphone avait borné au moment des faits, ce qui semble logique, s'est plaint, après avoir été interrogé puis contraint d'assister à la reconstitution. Il a déclaré à La provence : "Ils nous ont poussé dans nos retranchements." Est-ce courant ?

Me. Schwerdorffer : Alors ce n'était pas une reconstitution mais un déplacement sur les lieux. On ne peut pas reconstituer une scène que l'on ne connaît pas. C'est très exceptionnel dans une affaire criminelle tant qu'on n'a pas la scène de crime.

Planet.fr : Le vrai "camouflet" au final est pour les enquêteurs ou les juges d'instruction ?

Me. Schwerdorffer : C'est difficle à dire. Dans une affaire criminelle on a deux juges d'instruction qui saisissent le procureur de la République pour les investigations. Il est au courant mais n'a pas son mot à dire (il ne fait que les conférences de presse). Ensuite, les enquêteurs demandent le placement en garde à vue que les juges valident ou non.

Planet.fr : Le fait que les gardes à vue aient quasiment duré 48 heures, sans que les enquêteurs n'en conservent une partie pour pouvoir les reprendre plus tard si besoin n'est-il pas un aveu d'échec ?

Me. Schwerdorffer :C'est une situation d'échec c'est une évidence car on ne place pas en garde à vue 48 heures quatre personnes de la famille du disparu si l'on ne pense pas aboutir à une mise en examen. La présentation qui a été faite par le procureur de la République qui a expliqué, un peu gêné peut-être, que c'était une garde à vue de "vérification", ça je ne connaissais pas... 

Planet.fr : On a parlé de confrontation entre les grands-parents et leurs enfants. Il semble que ça n'a pas été le cas. Pourquoi ?

Me. Schwerdorffer : S'il n'y a pas eu de confontation c'est qu'il n'y a pas eu de discordance dans leurs discours. Elle n'intervient qu'en cas de déclarations contradictoires.

Planet.fr : Revenons-en à cette phrase prononcée en garde à vue : "J'espère qu'on ne s'intéressera pas trop à moi et qu'on ira chercher ailleurs." Trouvez-vous que cette phrase le sert ou au contraire le dessert ?

Me. Schwerdorffer : Je pense que quand on est pointé du doigt dans une affaire si grave, qu'on a souffert émotionnellement de la mort d'Émile et que les médias vous présentent comme un potentiel criminel ça fait beaucoup en plus de la garde à vue. A un moment, c'est valable même pour quelqu'un de très solide, on n'en peut plus.

Planet.fr : Votre conclusion ?

Me. Schwerdorffer : Ma réponse est claire : rien n'implique le grand-père. Si ce n'est que c'est le grand-père et qu'on lui a confié la garde de l'enfant. Et qu'il a une personnalité singulière.

Planet.fr : Le rigorisme avec lequel il pratiquerait la religion catholique a aussi été évoquée. Y a-t-il un rapport avec l'enquête d'après vous ?

Me. Schwerdorffer : La stigmatisation de la foi catholique (par les médias et non les enquêteurs) dans le passage à l'acte criminel me semble être une ânerie colossale.  La pratique de cette religion, à travers le Nouveau Testament est plutôt un message d'amour que de violence. On est très loin de la Génèse et du sacrifice. Je ne vois pas en quoi la foi catholique interviendrait dans un processus criminel ou de violence. Je trouve au contraire que c'est un gage de valeur morale : la vie est placée au-dessus de tout. Pour trouver des traces de violences d'extrémistes catholiques il faut remonter aux années 80, avec des incendies de cinémas qui passaient La Dernière tentation du Christ, de Martin Scorsese, c'est loin !